L'Épopée du Papier : Des origines anciennes aux premières papeteries fribourgeoises

L'Épopée du Papier : Des origines anciennes aux premières papeteries fribourgeoises

Mardi, Avril 21, 2026

Le canton de Fribourg détient une place de choix dans l'histoire de la fabrication du papier. Avec ses trois moulins à papier situés à Belfaux, Ecuvillens et Marly-le-Grand, il figure parmi les pionniers de la nouvelle industrie papetière qui s'est développée en Suisse à partir du XVe siècle. Mais avant que la Suisse ne s’engage dans cette nouvelle activité, il est essentiel de comprendre comment ce besoin crucial est né et sur quoi nos ancêtres écrivaient avant l'avènement du papier tel que nous le connaissons.

L'histoire du papier remonte à plusieurs milliers d'années et trouve son origine dans un besoin humain fondamental : celui de s'exprimer par écrit et de transporter l'information dans un format pratique. Pour répondre à cette exigence, diverses civilisations, géographiquement éloignées les unes des autres, ont développé des supports similaires au papier. Avant ces inventions à venir, l'humanité a utilisé la pierre, l'os, l'argile, le métal, le bois et les tablettes de cire pour consigner ses pensées.

Parmi ces supports, le papyrus s'impose comme le précurseur direct du papier, dont il tient son nom. Fabriqué en Égypte depuis au moins 3000 avant J.-C. et en plus petites quantités en Sicile, ce matériau a probablement été connu en Suisse durant la domination romaine (de 58 avant J.-C. à environ 401 après J.-C.). 


Une feuille de papier papyrus vierge

Sa fabrication se résume comme suit : à partir de la tige du "Cyperus papyrus", une espèce de souchet, on écorce la plante, découpe la moelle en bandes égales, les broie et les fait tremper. Ces bandes, disposées en couches croisées, sont pressées pour évacuer l'eau, séchées, puis collées les unes aux autres pour former de longs rouleaux.

Cyperus papyrus

Une autre invention majeure, le parchemin, fait son apparition au IIe siècle avant J.-C. Son nom provient de la ville de Pergame, dans l'Antiquité (aujourd'hui Bergama en Turquie). Contrairement au papyrus, le parchemin est fabriqué à partir de peaux d'animaux non tannées, généralement de veau, de mouton ou de chèvre. Le processus est long et méticuleux : la peau est trempée, dégraissée, traitée à la chaux, épilée, lavée, travaillée sur un banc à raser et enfin séchée tendue sans plis dans un cadre.

Préparation du parchemin, Jost Amman et Hans Sachs, Allemagne, 1568


Après le retrait des Romains de Suisse, l’utilisation du parchemin s'est perpétuée dans les "scriptoria" des monastères médiévaux, où les moines produisaient des manuscrits précieux. 

Parallèlement, une solution différente émergeait de l'autre côté de l'Atlantique. En Amérique latine, les civilisations précolombiennes fabriquaient déjà le papier amatl (ou amate) avant la conquête espagnole. Ce papier à base d'écorce d'arbre servait aussi bien à des fins administratives que religieuses.

Une page du Codex de Madrid, qui a survécu à la conquête espagnole

Le lien profond de l'amatl avec les religions indigènes d'Amérique du Sud a entraîné son bannissement par les conquistadors espagnols. Pourtant, sa fabrication a survécu dans certaines régions montagneuses jusqu'à nos jours. Aujourd'hui, l'amatl est surtout connu comme un objet d'artisanat mexicain, vendu et apprécié dans le monde entier.

La fabrication de l'amatl consiste à séparer l'écorce interne du figuier, à la faire bouillir avec de la chaux ou de la soude, puis à battre les fibres en couches croisées avant d'appliquer un enduit de chaux ou d'amidon pour lisser la surface.

Un ficus, un figuier de la famille Moraceae

Qui a donc inventé le papier tel que nous le connaissons aujourd'hui ?

C'est Ts'ai Lun (ou Cai Lun) qui, en 105 après J.-C., a révolutionné la recette en recommandant l'utilisation d'écorce de mûrier, de chanvre, de chiffons de lin usagés et de filets de pêche. L'innovation majeure de Ts'ai Lun réside dans l'emploi de déchets textiles, une matière première facile à se procurer et peu coûteuse, en complément des fibres fraîches. Le processus impliquait de broyer les fibres, de les faire tremper dans un bassin d'eau, puis de les retirer feuille par feuille à l'aide d'un tamis avant de les laisser sécher à l'air libre.

L'art chinois de la fabrication du papier, transmis ensuite au Japon et à la Corée, est resté un secret bien gardé jusqu'en 751. Lors de la bataille de Talas, près de Samarcande, les troupes abbassides ont fait des prisonniers chinois. Parmi eux, des fabricants de papier ont été contraints de révéler leurs secrets et de produire du papier pour leurs vainqueurs. Dès lors, la technique s'est répandue dans le monde arabe. 

La progression vers l'Europe a été graduelle : le papier est fabriqué en Espagne à partir de 1056, en Sicile dès 1102, et à Fabriano en Italie à partir de 1276.

En Suisse, l'utilisation du papier n'a débuté qu'à la fin du XIIIe siècle. Initialement, le papier était importé. Selon les filigranes, l'Italie en était le principal fournisseur, suivie plus tard par la France et l'Allemagne. Bien qu'il s'agisse d'une marchandise coûteuse, la possibilité de le fabriquer soi-même permettait d'économiser les frais de transport et de douane élevés. C'est ainsi qu'est né le métier de papetier en Suisse, qui s'est rapidement développé pour devenir une véritable industrie.

En ce qui concerne le canton de Fribourg, Belfaux se démarque en 1432 comme le premier moulin à papier mentionné dans les écrits en Suisse. Il a été suivi peu après par Ecuvillens en 1445. Marly-le-Grand, quant à lui, n'est mentionné qu'en 1474, mais se distingue par son extraordinaire longévité, ayant été en activité jusqu'en 1921. 

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